Conformément aux principes de la Loi canadienne sur la santé, qui énonce publiquement que « toutes les Canadiennes et tous les Canadiens, y compris les personnes vivant avec un trouble de l’alimentation, doivent bénéficier de l’égalité d’accès aux services de santé nécessaires à toute la population canadienne – quel que soit l’endroit où ils habitent et sans discrimination »
– (L’alliance canadienne des troubles de l’alimentation, 2019.).
À titre de professionnelle en santé mentale et intervenante chez ANEB, j’aimerais tant pouvoir dire
que cet article prévu par la Loi canadienne sur la santé se voit appliquée. Mais, après avoir longuement examiné la question, mon constat final réduit cette idée à une simple utopie.
Quand j’ai débuté mon aventure comme intervenante, j’étais loin d’être bien informée sur la disponibilité des ressources et l’offre de traitements pour les troubles alimentaires proposés par notre système de santé. J’entretenais cette idée préconçue et naïve, selon laquelle, peu importe la région, résider dans la province de Québec assurait automatiquement l’accès à une prise en charge médicale menée par une équipe de professionnel·le·s de la santé, formé·e·s et outillé·e·s.
Pour comprendre mon biais, il est important de préciser que j’habite à Montréal et que j’ai grandi en périphérie de cette métropole. Mis à part le temps d’attente à l’urgence, je n’avais jamais réellement ressenti d’obstacle quant à l’accès aux soins de santé. J’avais des œillères et j’étais aveuglée par mon privilège d’habiter dans l’une des plus grandes régions métropolitaines du Canada.
Si l’on me demandait à quoi ressemblaient les ressources en traitement des troubles alimentaires au Québec, je citais spontanément le programme de Douglas ou celui du CHU Sainte-Justine. J’avais aussi entendu parler de la Maison l’Éclaircie dans la région de Québec, et de certains programmes offerts par les centres hospitaliers universitaires situés dans les plus grandes villes de la province. Je me disais que pour les régions qui s’éloignaient des grandes villes, il y avait des services, mais moins visibles. Il devait bien y avoir des alternatives à ces programmes reconnus en milieu urbain; tous d’ailleurs saturés en raison d’une demande toujours croissante… Malheureusement, j’avais tort. Profondément, tort. La réalité, c’est que si l’on sort des régions urbaines à grande concentration d’habitants par km², les programmes spécialisés en traitement des troubles alimentaires deviennent tout simplement inexistants.
Mais pourtant, on sait que le trouble alimentaire, lui, ne connaît aucune frontière…
Si aucun programme spécialisé n’est offert dans les régions éloignées, il faut alors se tourner vers les services de première et deuxième ligne. Je m’imaginais que ces services étaient sûrement comparables à ceux offerts en milieu urbain, non??… Malheureusement, la réalité c’est qu’en région, le milieu de la santé fonctionne différemment. En raison de l’isolement géographique et d’une réputation moins attrayante, il est difficile de convaincre les professionnel·le·s de s’y installer et d’y pratiquer. Si 20% des Québécois·e·s résident en région, seulement 9% des médecins y exercent. Le manque de personnel entraîne une saturation des services à tous les niveaux, ce qui engendre à son tour de mauvaises conditions de travail, alimentant un fort roulement d’employé·e·s. On se retrouve avec des équipes peu formées et encore moins spécialisées dans les TCA. Le problème c’est que le trouble alimentaire demeure une véritable bête noire dans le domaine de la santé. Siégeant à la fois du côté de la santé physique et du côté de la santé mentale, il génère de nombreuses incertitudes chez le personnel médical non spécialisé en TCA. Des sondages ont également révélé que la majorité des professionnel·le·s de première ligne échouent à dépister les troubles alimentaires, et que plus de la moitié se sentent démuni·e·s quant à leur capacité d’intervenir face à ce diagnostic (Stein et al., 2008 ; Davis et al,. 2012).
Au-delà des erreurs et du retard dans la pose d’un diagnostic, le manque de formation au sujet des troubles alimentaires amène souvent le personnel soignant à reproduire les stéréotypes véhiculés socialement à leur sujet. On parle ici de fausses croyances telles que : “l’anorexie est un choix, iel n’a qu’à recommencer à manger“ ou encore “ce sont des patient·e·s en déni complet de leur état ” (Warren et al., 2012). Des études menées en milieux psychiatriques ont mis en évidence que la clientèle souffrant de troubles alimentaires est celle qui subit la plus forte stigmatisation, bien davantage que pour d’autres troubles de santé mentale comme la dépression et l’anxiété (Crisp, 2005, Ramjan, 2004). On imagine facilement à quel point ce type de croyances, véhiculées par un·e professionnel·le de la santé peut avoir des conséquences dramatiques sur l’efficacité du traitement, voire aggraver le trouble.
Pour résumer ce portrait préoccupant, composer avec un trouble alimentaire en région éloignée peut mener à un profond sentiment d’impuissance. L’absence de services spécialisés dans le traitement des TCA contraint la personne qui en souffre à se tourner vers des services souvent inadaptés ou vers des professionnel·le·s insuffisamment outillé·e·s pour répondre à ses besoins. La complexité du diagnostic combinée aux risques d’une expérience médicale stigmatisante, rappelle qu’il ne s’agit pas d’une prise en charge médicale simple ni à prendre à la légère. Il est clair que l’article de la Loi canadienne sur la santé n’est pas réellement appliquée puisque le lieu de résidence devient un facteur déterminant lorsqu’il est question d’accès aux soins pour traiter un trouble alimentaire.
Sachant que les troubles alimentaires représentent le trouble de santé mentale au plus haut taux de mortalité, et que le nombre de cas a explosé depuis la pandémie, il est désormais essentiel d’explorer des solutions pour corriger cette inégalité. En ce sens, notre équipe chez ANEB présentera cette semaine quelques actions concrètes qui seront mises en place cet automne. Car ne l’oublions pas; le trouble alimentaire ne connaît aucune frontière.
– Julie L.L
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