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Je suis boulimique et la vie continue

Gabrielle Laila Tittley
« Belle & Rebelle » s’associe à ANEB (Anorexie et Boulimie Québec), une cause qui nous touche au plus haut point. Pour l’occasion, j’ai décidé de vous parler de mon histoire, processus qui n’est pas facile pour moi, mais qui j’espère, aidera certaines personnes à sortir de ce dur combat que sont les troubles alimentaires.

« C’est un go Isa? »

« Oui, on peut dire ça comme ça! »

Je ne peux pas dire que j’ai eu une enfance difficile. Au contraire, j’ai eu tout ce que je voulais et j’ai été aimée comme jamais. Pourtant, à l’adolescence, j’ai commencé à me préoccuper de mon corps. Je n’étais pas la personne que je voulais être, et ce, sur tous les plans. Physiquement, je n’étais pas bien et mentalement non plus. J’avais ce besoin oppressant de plaire et d’être au sommet de tout. J’avais ce besoin de sentir que tout le monde m’aimait, point.  Pour y arriver, j’étais prête à faire pas mal n’importe quoi.

« T’es fine Isa! »

« Oui, mais encore? »

Mon premier régime, je l’ai fait à l’âge de 17 ans. En l’espace de deux ou trois mois, j’avais perdu de nombreuses livres. Je m’aimais de plus en plus, même si je ne mangeais pas, même si je n’avais plus de menstruations et même si descendre les escaliers devenait un supplice tellement j’étais faible. Tout ça n’avait pas d’importance parce que plus je fondais et plus je m’ouvrais vers les autres.

« Une gomme Isa? »

« Oh! Non merci! »

Malheureusement, ce bonheur illusoire n’a duré que très peu de temps et très vite,  j’ai senti en moi de la vulnérabilité et de la peine sans en comprendre le sens.  Je suis devenue rapidement une bible des calories. Je connaissais tout. Je me levais en pensant à la nourriture, j’allais à mes cours en y pensant, je me couchais ainsi et j’y rêvais. Je faisais des listes partout où j’allais : des calculs, des calculs et encore des calculs.

Seulement, au bout de 6 mois, le calvaire est apparu dans ma vie. Je suis allée donner une formation en art dans une école et à mon grand regret, il y avait un buffet. Puisque tous les gens présents me dévisageaient avec mon petit pot de salade verte, j’ai mangé, non sans être complètement dévastée par cette épreuve. J’ai tout mangé : le buffet, la table, les gens. Plus je mangeais et plus je remplissais ce vide qui m’envahissait. Je n’écoutais rien, je mangeais en secret, dans un coin, dans la salle de bain, dans le couloir… Revenir à mon régime est donc devenu chose impossible… Je suis donc entrée dans un cercle infernal : j’arrêtais de manger, je remangeais, je faisais de l’exercice, je remangeais, je prenais des pilules amaigrissantes, je remangeais, et ce, jusqu’à ce que je tombe amoureuse à l’âge de 18 ans.

Bonheur!

Adieu régimes, adieu problèmes. J’étais aimée alors tout allait bien. Deux années de légèreté, de liberté. Naturellement, toute bonne chose a une fin. L’amour étant parti, les crises sont revenues sans crier gare. Pendant près de 10 ans, j’ai vécu avec elles sans trop savoir ce qu’elles étaient, mais en vivant dans un malheur constant. Quelques fois elles disparaissaient, et d’autres fois, elles apparaissaient sans même que j’ai eu le temps de prendre une respiration.  Ce n’était malheureusement que le début de ma déchéance.

L’année de mes 30 ans a été de loin la pire, basée sur des remises en question, une dépression, une confiance à zéro.  Bref, tout y est passé!

« Et les crises dans tout ça? »

« Oui, oui, j’y arrive. »

Les crises? Elles ne venaient plus une fois par mois, elles vivaient avec moi tous les jours. La rue était ma pire ennemie.

« Et si quelqu’un me voyait ainsi? »

« Ben voyons donc Isa, t’es ridicule! »

« Pas tant que ça… »

Je n’avais plus de projets, je n’avais plus de buts. Combien de fois me suis-je surprise à pleurer, dans ma cuisine, couchée en petite boule en demandant à l’univers de venir me chercher, d’arrêter tout?  M’endormir pour un long moment, voilà la seule chose que je désirais profondément. N’y avait-il pas une pilule miracle pour ça?

Et…

Un petit matin comme ça, ma mère est apparue dans mon salon, droite comme jamais, même si je la savais tremblante de tout son corps. Elle m’a prise par le bras, tendrement, comme on prend un enfant, et m’a amenée à l’hôpital, avec mon père. Voilà! J’en étais là. Le masque était enfin levé et je n’avais plus d’autre choix que de commencer ce lourd combat contre cette foutue maladie. Il aura fallu deux sorties à l’urgence pour qu’enfin je passe les portes du département de psychiatrie. Je me suis donc fait suivre par une panoplie de spécialistes pendant 1 an : psychologue, nutritionniste, psychiatre et généraliste en avalant tous les matins la petite pilule du bonheur. Au même moment, je commençais à travailler chez Belle et Rebelle. Une nouvelle vie allait enfin commencer. 

J’avais 31 ans à ce moment. J’en ai maintenant 36.

« Et puis aujourd’hui, ça va? »

« Oui, ça va mieux. »

Vous vous demandez certainement si je suis encore boulimique. La réponse est oui. Des crises, je n’en ai pratiquement plus, sauf dans de très grands stress. Je tente que ces dernières apparaissent le moins souvent possible. C’est un combat de tous les jours : avoir confiance en soi, avoir confiance en ses capacités et surtout, ne pas avoir peur d’avancer.  Je travaille sans cesse sur moi afin d’être bien avec la personne que je suis, afin de m’aimer. Misère que c’est difficile et je sais bien que mes amies n’en peuvent plus de m’entendre dire que je suis grosse, moche et imbécile quand je ne vais pas bien.  Merci à vous, vraiment!  Ma psychologue du moment m’aide à mieux comprendre la maladie. J’y arrive, tranquillement. Toutefois, je sais que ce trouble erre dans mon atmosphère à la recherche de ce vide qu’il veut combler. J’ai mon armure, mes outils et j’avance. J’ai des tonnes de listes dans mon appartement afin de me trouver des moyens pour mieux gérer mes angoisses, que ce soit d’appeler une amie, d’aller me promener, de faire du tricot ou simplement d’écrire ce qui se passe dans ma tête.  Les crises ne sont plus ce qu’elles étaient et par bonheur, je ne suis plus qui j’étais non plus. Mon corps a beaucoup souffert et même si j’en paie le prix aujourd’hui (intolérances diverses et constipation chronique), je ne regrette pas ce travail que j’ai entrepris il y a quelques années.

Une chose est certaine, le premier pas à franchir est de sortir de l’ombre, de parler de notre trouble et surtout de l’accepter. Oh je sais, c’est bien la dernière chose que l’on veut, accepter, pourtant, c’est le plus beau cadeau que l’on peut se faire.

Accepter

Aussi difficile que soit ce moment, il est toutefois libérateur de s’avouer, un jour ou l’autre, que nous avons besoin d’aide et que seul, il sera impossible de faire ce saut.

Quelques petits trucs ici et là pour vous aider :

  1. Se trouver quelques activités, quelques passe-temps, même s’ils sont en solitaire.  Lire, écrire, peindre, danser, faire de la photo, name it!
  2. Faire une liste de choses à faire lorsqu’une crise arrive.  La mettre partout et ne pas avoir peur de l’utiliser.
  3. En parler à  une personne qui pourra devenir une complice dans ce dur combat.
  4. Cacher le pèse-personne.
  5. Écrire. Ça aide à se comprendre, à passer nos colères.
  6. Sortir de chez soi, même si nous avons peur, ne serait-ce que pour quelques minutes : aller se promener dans des lieux que nous connaissons, aller chercher un bon livre, aller chez une amie, se payer une sortie cinoche.l
  7. Avoir un discours intérieur positif.  Faite la guerre à votre voix négative et bousculez-là de compliments et de petits bonheurs.

« Tu crois que je serai capable? »

« Tu seras plus que capable, car tu es toi, et c’est déjà énorme! »

À toutes les personnes qui vivent une histoire semblable à la mienne, il n’y a pas de solutions miracles. En parler et sortir de l’ombre, c’est déjà beaucoup et ça aide à se sentir moins seul.

Je suis peut-être boulimique, mais la vie continue et elle est belle ma vie!

Texte : Isabelle Di Torre Nadeau / Illustration : Gabrielle Laïla Tittley

 

 

 

4 thoughts on "Je suis boulimique et la vie continue"

  1. Carole dit :

    Merci Isabelle de ton beau partage de vie, ça m’a rejoint et ça m’a touchée vraiment profondément…Je dirais que ton témoignage m’aide à m’ouvrir à ma propre souffrance…à mettre des mots sur mes maux…l’obsession de la bouffe santé pour ma part…Un immense merci et je te souhaite une belle route de vie!!!

    1. Isabelle D. dit :

      Merci beaucoup Carole pour le message. Même si ce n’est certainement pas facile, je suis contente que mon texte puisse aider d’une certaine façon. Je peux totalement comprendre les sentiments qui doivent émergés quelques fois en vous, vivant sensiblement la même chose. Le chemin n’est pas toujours facile pour arriver à surmonter la pente, je sais, mais sachant que nous ne sommes pas seules, j’ai l’impression que ça donne plus de courage. 🙂

      Je te souhaite aussi une merveilleuse route, belle, ensoleillée et pleine de rêves!

  2. Isabelle L dit :

    Merci infiniment Isabelle D. pour ce témoignage des plus touchants… Toute ton histoire me bouleverse au plus profond de mon âme car je m’y reconnais en plusieurs points…
    Bien que je n’ai jamais été boulimique, j’ai toutefois vécu la restriction et le surcontrôle chronique… Mon premier « régime », même sans poids à perdre, s’est enclenché à 16-17 ans aussi et j’y ai pris goût bien sournoisement, insidieusement…
    Si bien qu’à l’âge de 33 ans, j’ai accepté, de plein gré, d’être hospitalisée à l’Hôpital Douglas, où j’ai demeuré à l’interne pendant +/- 3 1/2 mois, mis à part tout le suivi en externe, avant et après l’hospit…
    J’ai aujourd’hui 42 ans, je vais relativement « bien », mais je n’arrive pas à accepter de prendre du poids. Cela me freine dans mes relations intimes, si bien que je suis toujours célibataire, et je n’ai jamais eu de menstruations… Ce n’est tellement pas normal… J’ai encore beaucoup de travail sur moi-même à faire, j’en suis consciente.
    Le plus triste, c’est que je ne me vois pas telle que je suis, je me vois encore avec un bedon et des grosses cuisses trop « musclées », je ne suis pas inquiète pour moi dans le présent…
    Mais je suis tellement attrisée, voire dévastée, de constater à quel point mes parents sont toujours aussi inquiets. Ma mère ne sait plus quel mot d’encouragement me dire, quel déclic ça prendra pour me faire changer positivement, pour accepter d’avoir un jour un poids plus santé…

    Merci de votre témoignage qui m’a fait bien réfléchir et m’a transmis des conseils accessibles à mettre en pratique…

    1. m.guenette dit :

      Saviez-vous que vous pouvez appeler à ANEB sur notre ligne d’écoute au besoin? N’hésitez pas 514 630-0907 (Montréal) 1 800-630-0907 (ailleurs, sans frais). Nous avons aussi des groupes de soutien qui peuvent être vraiment aidants pour briser l’isolement et acquérir des outils pour cheminer. http://www.anebquebec.com

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