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Guéri (e)

Un mot intangible, presque irréel : guérison.

Comment guérit-on d’un mal de vivre, d’une haine envers soi, envers les autres ?

Quand peut on se considérer vraiment guéri(e) ?
Et une fois guéri(e), la rechute est-elle acceptable ou inévitable ?

Lorsque l’anorexie me prit dans ses bras de fer à l’âge de 14 ans, j’aurais crié haut et fort (ou en silence, selon mon humeur du moment) : « Bullshit ». Du haut de ma révolte, j’aurais pensé que la guérison, c’est une connerie pour donner espoir aux jeunes filles affamées que oui, un jour, tu vas t’aimer petite fille, tu vas apprécier la personne que tu es, tu vas te trouver belle et manger un beigne sans te sentir comme un gros tas de gras suant aussitôt la dernière bouchée engloutie.

Mais avec les années (et une thérapie avec une femme exceptionnelle), l’obsession a perdu de son emprise, de sa magie. J’avais vieilli, j’avais maturé, je n’étais plus aussi enragée contre la planète entière, j’étais ennuyée de toujours vivre en reclus, de compter, recompter, planifier, calculer, re-recompter… C’était épuisant, physiquement et psychologiquement.

Alors j’ai décidé de manger.

Un peu plus. Un peu trop. Beaucoup trop. Et boum, toujours trop. J’étais passée d’un extrême à l’autre.
Était-ce surprenant, après tant d’années de restrictions ? Pas vraiment.

La nourriture était toujours mon Némésis, mais cette fois, c’était elle qui gagnait. Elle me cognait sans pitié, jab gauche, crochet droit. J’étais son esclave, j’étais brisée. Je croyais que j’étais guérie, mais je me suis vite rendue compte que j’avais troquée une obsession pour une autre; toute aussi aussi malsaine, mais qui me faisait maintenant sentir faible et paresseuse. Je me rappelle avoir voulu retourner dans les bras maigres, froids et solides d’Ana, mais c’était trop tard. Ana était partie, me laissant seule à affronter le monstre lâche que j’étais devenue. En moins d’un an, je doublai mon poids. Permettez-moi d’avoir douté de mon choix d’avoir voulu guérir à cette époque; j’en voulais à tout ceux en qui j’avais eu confiance et qui m’avaient encouragée à me sortir de l’anorexie. Maintenant, à cause d’eux, je n’étais plus rien.

Ce calvaire dura un an. Je refis de la thérapie. Je m’inventai une stratégie infaillible pour contourner les crises de nourriture, pour retrouver un semblant de vie, être heureuse, être en paix. Je voulais juste être normale, mais c’est quoi normal ? Mes repères, ma faim, la bouffe, mon image corporelle, tout était si confus. Un besoin si primaire, animal et instinctif… Se nourrir. Comment oublier les notions qu’Ana m’avait apprises? Comment enlever les voix dans ma tête, celles qui essayaient de me contrôler, de me faire douter, de régir ma vie, de m’anéantir ?

Je repris un poids enfin normal après quelques mois intenses de gym et de diète pseudo-saine. Ma nourriture était très contrôlée, je devais avoir des “règlements” bien établis pour pouvoir passer à travers les semaines sans m’empiffrer. J’avançais tranquillement vers une guérison. Chaque année, chaque épreuve m’apportait une nouvelle leçon. Je maturais, j’évoluais, je prenais confiance en moi. Je me développais, tel un fragile papillon. Une phrase de ma thérapeute me suivra à tout jamais et fut l’élément déclencheur : la seule chose que tu peux changer, c’est toi-même. J’aurai beau rager contre l’inégalité sociale, les critères de beauté inatteignables, la vie injuste, je ne pourrai jamais rien changer, sauf ma perception envers toute cette merde.

Alors je changeai. Je fis le ménage dans ma vie, enlevai les gens négatifs qui me demandaient trop d’énergie et je commençai à être égoïste, et par égoïsme, comprendre ici : penser à mon propre bonheur au lieu de celui des autres. Ma vie en est depuis beaucoup plus équilibrée, plus saine, finis les moments de dépression, d’impuissance, de révolte, d’oppression. Je ne subis plus, je vis.

Est-ce que la vie est facile tous les jours?

Non.
Et elle ne le sera jamais, car les moments difficiles font partie de la vie, même si j’essaie de tout bien faire et planifier pour les éviter.

Suis-je confortable avec moi-même tous les jours?

Non, mais j’ai appris à reconnaître que c’est passager, que cette personne, que je le veuille ou non, c’est moi.
Et que je peux changer une certaine partie si je travaille très fort, mais l’essence même de mon moi restera toujours.

Suis-je satisfaite de mon corps entièrement, totalement, à 100 %? Assurément non, mais quelle femme l’est réellement ?

Certains jours, je suis la plus belle femme sur Terre. D’autres jours, je me roulerais en boule dans le coin de ma chambre, en jogging et un pot de crème glacée (au chocolat) dans les mains. Les autres femmes réussissent à vivre avec, pourquoi pas moi?

Est-ce que mon alimentation est normale? Commençons par définir normal s’il-vous-plaît.

Est-ce manger du fast food tous les jours, ou manger paléo, ou végé, ou sans gluten, ou sans-gras-sans-sucre-sans-sel ? Je m’alimente, j’essaie le plus souvent du temps de manger sainement, le plus naturellement possible, et à ma faim, mais comme tout être humain, j’aime manger et des fois j’exagère, ou je ne mange pas assez. C’est ça, normal. L’équilibre, la santé, le plaisir.

Je dis « guérie », car je sens que j’ai fait la paix avec moi-même, avec la vie, avec tout ce que les troubles alimentaires avaient servi d’intermédiaire et de boucliers pour me protéger de ma grande insécurité.

Ce qui est magnifique dans toute cette belle histoire, c’est qu’elle n’est jamais finie. Mon évolution, ma maturité, ma confiance en soi et ce que la vie m’apportera dans les prochaines années m’apprendront encore plus sur moi, et de la même façon, auront un impact sur mon alimentation et mon image corporelle.
Alors soyez fiers/fières de la personne que vous êtes en ce moment précis, avec vos faiblesses et vos forces, de votre parcours jusqu’à présent. Nous sommes tous des êtres uniques qui méritent autant les uns que les autres d’être heureux individuellement. Tentons d’oublier la pression sociale, les critères de beauté, les commentaires désobligeants, les images photoshoppées ou les régimes miracles de 10 jours, soyons beaux/belles à notre façon, et un jour, la société évoluera elle aussi.

Guéri

Jamais je n’aurais cru écrire ce mot un jour.

Anonyme

One thought on "Guéri (e)"

  1. Chantal dit :

    Merci pour ce magnifique témoignage. Je suis la mère d’une magnifique jeune fille de 16 ans qui combat l’anorexie depuis 1 an. Ton message est remplie d’espoir pour nous tous qui vivons avec cette maladie. Je crois profondément que ma fille réussira à trouver l’équilibre, le bonheur et à s’aimer ….. Je l’accompagne avec amour, respect et avec le plus de patience possible. Les jours sombrent semblent derrière nous, nous le souhaitons sincèrement. Nous profitons du soleil qui brille et savourons chaque instant positif.

    Bravo à toi pour ton cheminement et je te souhaite beaucoup de bonheur.

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