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Le début de la fin

Quand je pense aux derniers mois de ma vie, j’ai l’impression qu’une panoplie d’évènements se sont déroulés. J’ai ce sentiment de changement immense qui repose en moi. J’ai écrit le mot « repose » sans trop réfléchir, mais je trouve ce choix tellement pertinent.

Étant moi-même rétablie de mon trouble alimentaire, nombreux sont les éléments de ma vie qui me rappellent cette période de mon passé. Je suis souvent exposée à la réalité du trouble alimentaire: j’ai des amis qui se battent encore contre cette maladie et je suis bénévole pour ANEB depuis pratiquement deux ans. Je suis également étudiante en psychologie et certaines personnes de mon entourage m’écrivent sur les réseaux sociaux afin de recevoir quelques conseils. Ils choisissent de prendre leur courage à deux mains afin de me demander quelques mots d’encouragements. Pour moi, ce fut important de m’impliquer auprès de cette cause, puisque je sais à quel point cela est difficile de vivre avec un trouble alimentaire. Je suis consciente de la solitude ainsi que le désespoir que peut causer cette maladie.

Cela fait un moment que je suis rétablie de mon trouble alimentaire: ça fait plus de deux ans que les choses vont vraiment bien. Pas juste bien, mais vraiment très bien. Le temps file entre mes doigts et j’ai accompli tant de choses depuis les derniers mois. Je ne prends pas le temps de le réaliser, mais j’ai beaucoup grandi. Quand je pense à la personne que j’étais lorsque je n’allais pas bien, j’ai de la difficulté à croire qu’il s’agit de moi. J’ai l’impression que je menais une autre vie. C’est drôle, mais lorsque j’étais très ancrée dans la maladie, jamais je n’aurais pu imaginer une vie comme celle que j’ai en ce moment. J’avais probablement le sentiment que je ne méritais pas tout ce qui m’arrive, mais c’est également parce que j’avais l’impression que je n’irais jamais mieux. À 18 ans, je croyais que c’était terminé. J’avais l’impression que j’allais passer le reste de ma vie dans cet état.

Ça paraît bien beau tout ça, mais ça fait un peu peur aussi. C’est comme un mélange de fierté et d’inquiétude, de joie et de tristesse, de détermination, mais également de questionnements.

Le temps avance et je fais de nouvelles rencontres. Je bâtis de nouveaux liens. Je poursuis mes études et je continue de m’investir dans tous mes projets. Mon passé s’efface tranquillement dans ma tête ainsi que dans mes souvenirs. J’en perds des bouts, comme on dit. Et parfois je me pose vraiment la question: « Est-ce que c’est vraiment déjà arrivé? » Il y a des moments où j’ai de la difficulté à le croire. Ça me semble s’être passé il y a des millions d’années.

Un moment très « bitter-sweet » comme on dit.

Et je vous avoue qu’il y a une toute petite inquiétude qui se faufile dans ma tête: « Qui suis-je, si je ne suis pas la personne qui a déjà souffert d’un trouble alimentaire? »

Cette maladie a pris tellement de place dans ma vie depuis les dernières années et je réalise que j’y accorde de moins en moins d’importance. J’en suis tellement fière, mais je trouve ça difficile aussi. Je pense qu’on ne parle pas assez de ça… de ce sentiment un peu indescriptible qui est juste là, inerte et incompris. Ça fait mal on dirait. Je pense que c’est un mélange de honte, de crainte, d’inquiétude, de questionnements, de frustration… on a peur de le dire, non? Ce n’est pas évident à avouer non plus. Pourquoi est-ce que j’ai de la misère à imaginer qui je suis sans cette maladie accrochée à mon nom? Elle m’a causée tellement de peine et de frustration, ça ne devrait pas être si difficile. Il me semble que je voulais juste ça dans le temps: m’en débarrasser.

Je pense qu’à un certain moment on a l’impression que la maladie fait partie de nous. Elle se forge dans notre identité et on a de la difficulté à délaisser ce gros morceau, à s’exprimer sans elle et à se définir en tant que personne. C’est parfois difficile de s’affirmer et de dire: « Je suis là et j’existe.»

Je dis souvent que le rétablissement du trouble alimentaire est une succession d’étapes et un processus qui s’éparpille sur un continuum. Et en ce moment, je suis rendue à cette étape-là. Je suis pas mal certaine que c’est une des dernières, par exemple. Il y a une petite panique qui s’installe. Pas énorme, mais elle se fait bien sentir.

Qui suis-je sans cette maladie?

Bien. Je suis Élyse. Je suis celle qui aime beaucoup trop son chien et qui est un peu trop investie dans les causes féministes. Je mène une vie de grand-mère : j’aime le tricot et je déteste sortir tard le soir. Je suis celle qui s’est rasée la tête pour le défi têtes rasées de LEUCAN, celle qui a un bon sens de l’humour et qui décide d’être fidèle à ses valeurs. Je suis celle qui étudie en psychologie et qui essaie du mieux qu’elle peut de croire en ses rêves. J’adore Taylor Swift et je dis les mots « Tu comprends ce que je veux dire?» beaucoup trop souvent. Je suis très émotive et assez impulsive aussi. Je suis parfois dur à suivre et j’ai de la difficulté avec la critique. Je suis extrêmement têtue, paresseuse et je ne sais pas cuisiner. Je suis celle qui a une passion pour l’histoire des autres et qui vit de détermination, de dépassement et de travail acharné pour ce qui lui tient vraiment à coeur. Je suis aussi celle qui est identifiée comme étant « un peu intense », celle qui parle beaucoup et qui parle fort.

Bref, je suis tout cela en même temps. J’ai des qualités, des défauts, des points forts et des points à améliorer.

Je ne sais pas ce que l’avenir me réserve, mais si j’ai bien appris quelque chose depuis les dernières années c’est qu’on ne peut pas vraiment savoir. Les choses changent, les gens bougent et on s’adapte. Parfois quand on a le sentiment que notre avenir est dessiné, certains petits imprévus viennent tout chambouler. On n’obtient pas toujours ce que l’on veut, mais on apprend, on grandit et on vit toutes sortes d’émotions.

Je réalise aujourd’hui que je ne suis pas seulement « celle qui a déjà souffert d’un trouble alimentaire.» Ça fait tellement peur, parce que c’est confortable pour moi de savoir que les gens me reconnaissent à cause de ça et m’identifient à cette maladie. Parce que quand ils se concentrent là-dessus, ils passent moins de temps sur les autres aspects qui me représentent. C’est rassurant de savoir qu’ils me jugent quant à mon passé plutôt que sur mes capacités, mon potentiel ou ce que je dégage.

Je réalise que les gens vont peut-être m’aimer, certains vont me détester et je dois pouvoir vivre avec cette incertitude. Je dois me rappeler que je suis beaucoup plus que mon passé.

J’apprends que je ne suis plus simplement « spéciale » parce que j’ai déjà souffert d’un trouble alimentaire.

Et j’en suis venue à la réalisation que cela va devoir suffire.

Élyse

2 thoughts on "Le début de la fin"

  1. moi dit :

    Merci Élyse. <3 🙂

  2. Paule dit :

    C’est un beau témoignage que tu nous fais.
    En tant que maman d’une fille qui a un trouble de conduite alimentaire, je tiens à te dire merci.
    Tu te demandes qui tu es maintenant? Nous apprenons à nous connaître tout au long de notre vie. Fais tes expériences, rêves, tu en apprendras davantage sur toi.

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