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T’es belle quand même

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Le pouvoir des mots a toujours été important pour moi. Les mots ne sont pas à prendre à la légère, ils ont un impact. Individuellement et collectivement, les mots que l’on choisit de nommer, face aux divers contextes de la vie, ne sont pas sans conséquence. Ils ont un pouvoir, qu’il soit psychologique, économique, politique ou esthétique.

Quand on me dit « T’es belle quand même », on ne me dit pas simplement que je suis belle. On ajoute « quand même ». D’une personne à une autre, cela peut sembler sans valeur et pointilleux de s’y attarder. Mais ce « quand même »  marque une validation, une acceptation, ou un déni, de la part de la personne qui le dit vers son destinataire. Ici, il s’agit de moi qui écris ce billet, qui depuis mon enfance choisis précieusement et jalousement ses mots et m’en fais un bouclier pour me défendre contre la partie de moi qui a abusé et laissé abuser de son corps trop longtemps. Aujourd’hui, j’ai besoin de parler de ce « Tu es belle quand même », car il est inscrit dans le langage commun comme une phrase que l’on devrait accueillir, tout simplement. J’aimerais remettre à sa place cette phrase.

J’ai souffert d’anorexie pendant près de 10 ans, puis de boulimie un bon trois ans, et aussi de toxicomanie un autre trois ans. Présentement, à 29 ans, j’affronte le cancer. Le cancer inflammatoire du sein. Pendant plus de 12 ans, j’ai négligé mon corps, car je croyais qu’il ne m’appartenait pas, parce qu’à force d’abus divers, j’avais appris à le laisser se faire abuser et à n’en prendre la valeur que dans l’approbation du regard d’autrui. Maintenant, ironiquement, alors que je prends enfin soin de moi dans mon entièreté, j’ai un diagnostique de cancer. Un cancer, qui, d’autant plus, touche directement au symbole du corps féminin, les seins (je passe la digression féministe pour le coup, mais on s’entend qu’il s’agit d’un symbole culturel, pas celui que je cautionne et choisis).

Si j’avais le pouvoir de décider que c’en était fini avec les troubles alimentaires et la consommation, je ne peux aujourd’hui décider quand, où et comment s’arrêtera ce cancer. Le contrôle de mon emprise sur mon corps, si durement acquis au fil de ces dernières fragiles années, se perd à nouveau. Pourtant, afin de préserver ma santé, il est temps d’apprendre à lâcher prise. À connecter le plus fortement possible avec ce que les années de souffrance entre ma tête et mon corps m’ont appris: qu’il faut m’aimer en entier, qu’il faut m’aimer sans chercher à saisir le regard de l’autre pour me valider.

Mais je ne cacherai pas que, de jour en jour, plus mon corps se transforme à cause de la chimiothérapie et du fait que je suis beaucoup moins active qu’avant le diagnostique (perte de cheveux, prise de poids), plus je trouve ça difficile de lâcher prise complètement sur mon apparence physique. Parce qu’autour de moi, et je n’imagine même pas ce que ce sera lorsque j’aurai subi la mastectomie, on ne cesse de me dire « T’es belle quand même ».

Longtemps, j’ai été « la pas cute, la p’tite boulotte aux drôles de vêtements, la fille tomboy qui fait de l’acné, qui porte des lunettes pour corriger un oeil droit qui louche, pis que personne aime parce qu’elle agit comme une weirdo-intello un peu goth qui sait pas trop comment vivre avec les autres ».  Cette description rime aussi avec violence dans la cours d’école, béquilles, nez et lèvres pétés et autres discriminations de toutes sortes. Mais un jour, quand je suis sortie de ma ville natale, je me suis rendue compte que tout à coup, on me regardait. On se sentait en droit de faire des commentaires sur mon physique, que je devais, me disait-on, apprécier. Vers mes 20 ans, on a commencé à me proposer d’être modèle pour un peintre, puis pour un photographe, puis pour un salon de coiffure… Puis les hommes, soudainement, m’apprenaient le fait que j’étais désirable.

C’est là que j’ai compris que la petite rejetée que j’étais, enfant, avait changé. Elle était devenue femme, une femme ayant le privilège de correspondre aux critères de beauté socialement acceptés et acceptables. Sans maquillage, sans chirurgie, juste comme ça, en grandissant. Et soudainement, j’ai eu l’impression d’avoir un pouvoir entre les mains : celui d’être désirable. Cependant, épuisée et fraîchement remise d’années de troubles alimentaires, j’ai encore abusé de mon corps. Comme s’il pouvait appartenir à tous, puisqu’il correspondait au désir des autres. On ne peut pas construire une image saine de soi-même par l’unique regard des autres. L’état malsain dans lequel ça m’a plongé a fait de moi quelqu’un qui n’a pas respecté son corps et sa personne dans le seul but de plaire, dans l’espoir de croire à une forme de pouvoir. Et j’en suis venue à haïr mon corps en voyant comment ce pouvoir était artificiel et construit.

Être désirable pour les autres, c’est aussi se faire incessamment catcaller; c’est recevoir gratuitement des remarques déplacées sur son corps en se faisant dire que ce sont des compliments; c’est se faire aimer pour une représentation imagée de soi; c’est ne pas se faire prendre au sérieux; c’est devoir prouver son intelligence constamment; c’est éviter de s’habiller de façon légère par peur de se faire insulter ou toucher sans consentement; c’est souvent être perçue comme une menace par les autres filles; c’est se faire proposer d’offrir son corps en échange d’argent ou de drogue; c’est aussi se faire dire et redire constamment que la vie est plus facile pour soi. Alors on essaie de serrer les dents et de garder le profil bas. De ne froisser personne et de se faire petite, de ne pas mettre de maquillage et de ne pas être trop sexy. De ne pas déranger, parce qu’on sait qu’au détour il y aura encore quelqu’un pour te dire « Oui, mais t’es cute toi, c’est pas pareil », ou « On sait, white girl problem », ou encore « Une chance que t’es cute, parce que… ». Tu viens à croire que si tu vieillis, si tu changes, si tu engraisses, si tu perds un membre de ton corps, tu ne vaudras plus rien. Qui t’endureras quand tu ne seras plus belle? Et l’obsession de la perfection s’engrange, et ce peut être extrêmement auto-destructeur, jusqu’à avoir peur de bouger, de parler, de rentrer en contact avec les autres. C’est comme si personne ne pouvait te rencontrer vraiment, parce que ton corps est la ligne mince entre l’individuel et le collectif et qu’il t’annonce comme une figure de proue à laquelle on ne pourrait faire face. Dans notre société, c’est toujours l’image de soi qui prime, la question est économique et politique.

Alors, après tout cela, quand je pense au poids des mots « T’es belle quand même », quand je pense à ma tête échevelée, quand je pense à ma poitrine qui bientôt n’aura plus de sein, je me demande sincèrement, « quand même » quoi? Pourquoi le dit-on? Est-ce quand même que je ne réponds plus aux critères de beauté? Quand même que je n’apparais plus belle comme avant? Quand même qu’il faudrait que je porte des perruques et des prothèses mammaires pour me « corriger »? Je me rends compte qu’il est socialement et culturellement chargé, ce « quand même ». Il me dit qu’on valide encore mon apparence, selon le regard d’autrui et malgré toutes les années d’apprentissage que j’ai vécues à rétablir l’harmonie entre mon être et mon corps. Je ne veux pas me laisser accaparer par ça. C’est mon plus grand combat face à moi-même. Et pour cheminer vers l’acceptation de moi, dans mon entièreté, il faut lâcher prise sur ce corps qui se transforme, à mes yeux et aux yeux des autres. Il ne correspondra plus aux critères normalisés de beauté véhiculés dans notre société, et non il ne sera pas beau « quand même ». Il sera beau ET différent. J’aurais ma proud skin et ce sera l’histoire de mon corps. La prochaine fois que vous tenterez de complimenter quelqu’un qui change, ne dites pas « quand même », c’est comme répondre à une personne « Oui, tu es grosse, mais t’as un beau visage ». C’est valider la négation d’un critère social de l’acceptable, alors que ça ne définit, en RIEN, la beauté.

Marie-Claude Belzile, bénévole chez Anorexie et boulimie Québec (ANEB)

5 thoughts on "T’es belle quand même"

  1. Linda dit :

    Merci Marye de me ramener à l’ordre. Chaque fois que tu mets tes pensées en mots quelque chose se réveille dans ma conscience et de cela je t’en remercie j’ai toujours su que tu étais un vieille âme et ce texte me le confirme comme Desjardins l’a si bien écrit t’es tellement tellement belle je t’aime Kukum xxxx

  2. Bonjour,

    Tout d’abord, il s’agit d’un excellent texte, plein de sens et de vérités.

    J’aimerais entrer en contact avec l’auteure du texte svp.

    Nous aimerions publier cet article sur la page Facebook de la fondation Néz pour vivre, qui vient en aide au 18-35 ans atteints de cancer.

    1. m.guenette dit :

      Bonjour Mme Savoie, merci pour vos bons commentaires à l’égard de ce texte, je les transmettrai avec plaisir à l’auteur. Vous pouvez partager sana problème le texte à partir de notre blogue sur votre page Facebook. Votre mission Nous touche particulièrement. Vous pouvez faire parvenir un courriel avec vos demandes adressées à l’auteur et je la contacterai. Voici mes coordonnées, Mélanie Guénette-Robert, responsable du volet éducation et prévention chez ANEB m.guenetteaneb@gmail.com .Merci !

  3. manu moreira dit :

    très touché par ce texte et cette histoire de vie.Merci de partager avec nous!
    Courage!!!
    Je suis sure que votre âme est particulièrement belle!!!!

  4. :) dit :

    Je comprend mais de mon point de vue le « quand meme », veut dire que apres toues les epreuves que tu as pu subir, toutes les souffrances que tu as affrontées, tu as quand meme cette beauté, tu ne la perdra pas. C’est une facon de dire tu es forte et belle quand meme. Peu importe comment l’épreuve etait difficile tu as « quand meme » su garder ta beauté.

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